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L’édition au Cambodge
Février 2003
 


Note de synthèse

L’enquête avait pour objectif d’examiner l’état actuel du secteur de l’édition au Cambodge et de proposer à la suite un ensemble de recommandations susceptibles de renforcer et d’améliorer ses différentes composantes. Le rapport issu de cette enquête (également disponible en khmer), servira de point de départ à la réflexion qui sera menée lors des ateliers de travail des 1eret 2 février 2003 à Siem Reap et de la conférence du 4 février à Phnom Penh. Le résultat des discussions sera ensuite intégré à la version révisée du rapport qui sera publiée courant 2003.
 
Le mandat donné à l’équipe chargée de l’enquête était simple: dresser un tableau le plus complet possible de toute la chaîne éditoriale, de l’auteur jusqu’au lecteur. Malgré les inévitables contraintes de temps et de financement, nous avons tenté de donner une image juste et représentative de la situation.
Les données rassemblées et analysées par l’équipe ont été en grande partie recueillies à Phnom Penh de mai à juillet 2002, et dans onze provinces en juillet et août. L’enquête, divisée en cinq sous-secteurs, a été conduite au moyen de questionnaires et d’entretiens individuels d’une heure en moyenne. Ces entretiens ont été consignés en détail et intégrés à une base de données spécialement créée pour accompagner ce travail. Cette base de données sera prochainement mise à disposition pour les besoins des recherches en cours.

Les écrivains et le travail d’écriture

Nos entretiens avec les écrivains portaient à la fois sur leur expérience, leur parcours et de manière générale sur ce qu’ils pensaient de la situation de l’écrit et de la lecture au Cambodge. Ce fut pour nous l’occasion de confirmer, si besoin en était, que pratiquement aucun d’entre eux ne peut vivre de sa plume. Non seulement beaucoup publient-ils à compte d’auteur, mais ils prennent également en charge l’intégralité des tâches liées à l’édition et à la commercialisation d’un ouvrage; ce qui se résume la plupart du temps à photocopier leurs œuvres et à les vendre ensuite directement aux amis ou aux éventaires de livres dans les marchés. Malgré des conditions de vie difficiles et la quasi-certitude de ne percevoir aucun bénéfice matériel du travail d’écriture, la production littéraire parmi l’échantillon de personnes interrogées affiche une belle santé, démentant l’affirmation selon laquelle les Cambodgiens n’écrivent pas !

Le paradoxe est là : il y a au Cambodge de nombreux chercheurs et écrivains qui continuent à se consacrer au travail d’écriture, bien que la plupart de leurs oeuvres ne soient pas publiées à cause du manque de capitaux. Il est difficile d’évaluer la qualité de ces manuscrits non publiés compte tenu du nombre peu élevé de concours littéraires qui permettraient de le faire. L’Association des Ecrivains Khmers mise à part, les auteurs trouvent peu de soutien professionnel, et ne bénéficient pas de comptes-rendus littéraires dans les médias leur permettant de faire connaître et promouvoir leurs œuvres. Les universitaires ne trouvent quant à eux que peu d’encouragement institutionnel à mener leurs recherches, et peu de possibilités pour les publier. La majorité des recherches s’effectuent au petit bonheur, en dehors du cadre universitaire, à travers les institutions diverses et les ONG, les résultats se retrouvant par la suite éparpillés dans des réseaux de distribution de faible portée.

La presse écrite

On trouve au Cambodge un nombre étonnamment élevé de journaux et de magazines légalement enregistrés, mais aucun d’entre eux n’est publié en dehors de Phnom Penh et leur diffusion se limite presque exclusivement aux principaux chefs-lieux de province. Les 80% de Cambodgiens qui vivent en zone rurale n’ont pas en conséquence accès aux médias écrits. Un certain nombre de ces nouveaux magazines, imprimés sur papier glacé, visent le marché émergeant que constituent les jeunes citadins. Ces magazines parviennent à couvrir leur frais d’impression grâce aux ventes et à la publicité. D’autres magazines et revues universitaires qui répondent à des objectifs éducationnels, sociaux et gouvernementaux, dépendent presque entièrement de financements qui leur sont injectés de l’extérieur (gouvernement, ONG, fondations ou entrepreneurs individuels).

Édition et impression

Il y a très peu de « vrais » éditeurs au Cambodge. Le rôle de l’éditeur n’est pas très clair dans l’esprit de beaucoup d’auteurs, d’imprimeurs et parfois pour ceux-là même qui se déclarent éditeurs. Les compétences nécessaires pour exercer le métier d’éditeur font défaut, et cela se voit dans la qualité des publications imprimées au Cambodge. Les quelques éditeurs indépendants n’ont pratiquement aucun support institutionnel ou privé vers qui se tourner, et il n’existe aucun programme pour encourager le développement du secteur privé de l’édition. Si leur rôle dans le circuit du livre n’est pas mieux reconnu par les donateurs, les auteurs, les imprimeurs et les libraires, la plupart des éditeurs peineront à devenir autosuffisants et continueront à dépendre des donateurs étrangers.

Ce sont les imprimeurs qui, dans le secteur du livre, ont le plus profité de l’évolution du pays vers l’économie de marché. Il n’y a pas de pénurie d’imprimeurs à Phnom Penh, et on peut noter une lente amélioration de leurs compétences et de la qualité du travail. On ne peut pas en dire autant pour la province, où les magasins de photocopies font pour ainsi dire office d’imprimeurs, ces derniers étant quasiment absents. Le coût d’impression reste encore anormalement élevé, à cause d’une part de la cherté du papier et des encres et d’autre part des faibles tirages demandés par les clients. D’une manière générale, la qualité d’impression est médiocre et de nombreux imprimeurs ne procèdent pas aux contrôles qualités adéquats.

Le marché du livre
Nos entretiens avec les libraires, les vendeurs de kiosques et des éventaires montrent qu’à part certains grossistes, les commerçants ne peuvent pas gagner leur vie de la seule vente de livres. La plupart doivent compléter leur revenu par la vente d’autres types de marchandises. En général, les vendeurs ne semblent pas posséder les compétences nécessaires pour gérer efficacement leur stock. La plupart d’entre eux ne tiennent pas d’inventaire et ne comprennent pas l’importance d’une présentation et d’une disposition efficaces des livres. Bien que quelques grossistes soient également actifs dans le domaine de l’édition, ils ne font pas activement ou ouvertement la promotion de leurs nouvelles publications.
 
En dehors du bouche-à-oreille, il n’y a pas moyen de savoir ce qui a été publié et par qui. Il n’y a pas de catalogues de publications (hormis ceux du SIPAR). Il n’existe pas de système d’enregistrement ISBN ou ISSN, la loi sur le dépôt légal n’est toujours pas votée, et la Bibliothèque nationale n’a fait que des tentatives sporadiques pour compiler une bibliographie nationale. Il est donc très difficile pour les commerçants de savoir quels livres commander.
 
La distribution au Cambodge est toujours entravée par un système postal déficient, un réseau routier insuffisant, ainsi que par un manque de moyens sûrs et efficaces pour le transfert d’argent ou l’ouverture de comptes de crédit. Cette situation devrait s’améliorer grâce aux fonds et prêts internationaux divers destinés à améliorer les réseaux de communication et les infrastructures liées aux transports et au système financier. Mais pour le moment les distributeurs se montrent réticents à travailler en dehors des principales agglomérations provinciales. Les distributeurs doivent penser à coordonner leurs activités et peut-être étudier la possibilité de travailler avec le Bureau de distribution du Ministère de l’Education, de la Jeunesse et des Sports, en voie de semi-autonomisation.

Le lectorat et le niveau de compétence de lecture
Les résultats de l’enquête sur le lectorat a partiellement dissipé le mythe selon lequel les Cambodgiens n’aiment pas lire. Beaucoup de gens ne lisent pas car ils sont illettrés (on estime que 62,9 % de la population âgée de plus de 15 ans ne sait pas vraiment lire et écrire, en particulier en province). Beaucoup de ceux qui sont instruits souhaitent lire, et voient cela comme un moyen d’améliorer leur niveau de connaissances. Cependant, ils n’ont généralement pas l’argent, le temps ou les moyens d’accès aux matériaux écrits. Les bibliothèques, lieux de lecture populaires, sont peu nombreuses, en particulier en province, et la majorité d’entre elles sont en piètre condition, n’ont pas de budget pour les acquisitions et sont fermées aux heures où les gens ont le plus de possibilités de s’y rendre, par exemple en dehors des heures de travail.
 
Les actions de promotion du livre et de la lecture manquent au Cambodge. Même si les livres d’histoire et les romans sont populaires parmi l’échantillon sondé, il semble que les gens soient peu familiers des titres de livres et des auteurs cambodgiens, à l’exception des auteurs à succès et de quelques romans publiés dans les années 1940 à 1960. Les gens disent acheter des livres, aussi bien pour leurs loisirs que pour leurs études, et la possession de livres semble élevée (on se méfiera toutefois d’une surestimation de la part des personnes qui ont été interrogées). Il semble qu’il y ait un marché pour les livres, en particulier pour ceux qui se vendent en dessous de 20 000 riels. Néanmoins, il est peu probable que les gens soient au courant des publications récentes à cause du manque de promotion, et de la faiblesse de la commercialisation et de la distribution. De plus, les faibles tirages dus au manque de capitaux et de facilités d’entreposage font que les livres sont rapidement épuisés.
 
La lecture de magazines connaît un véritable essort, en particulier les magazines populaires sur papier glacé qui paraissent de nos jours. Les journaux, lorsqu’ils sont disponibles, sont également beaucoup lus. Les gens préfèrent les magazines et les journaux aux livres à cause de la brièveté et de la diversité des textes, des photos, et ils sont souvent empruntés ou loués.

Recommandations

Une série de recommandations accompagnent chacune des parties du rapport, certaines couvrant plusieurs parties. Notons entre autres : création d’un Conseil national du livre ; mise en place d’une politique nationale d’information; mesures légales (droit d’auteur, dépôt légal, législation sur les archives, ISBN et ISSN) ; promotion du livre et de la lecture. Enfin, pour compléter ce rapport et mettre en place le canevas pour une politique nationale d’information, nous recommandons aussi que soit menée une enquête supplémentaire sur les bibliothèques et les centres d’archives et de documentation.
Parmi les recommandations spécifiques à chaque partie, on notera : octroi de subventions pour les écrivains ; ateliers d’écriture à l’école ; mise en place d’associations professionnelles (éditeurs, imprimeurs, libraires) ; développement de facilités d’entreposage à long terme sous forme coopérative ou collective ; étude de création d’une usine de pâtes et papiers au Cambodge ; campagnes régulières d’alphabétisation suivies par des activités post-alphabétisation ; incitation plus poussée à la lecture pour les étudiants ; accroissement en nombre et en qualité des bibliothèques et des fonds, en particulier en province ; mise en place de cursus d’apprentissage pour les métiers liés au secteur de l’édition, y compris bibliothécaire et gestionnaire de l’information.

  

 

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